El bozo
TdM Règles d'établissement Strophe 3.5 Glossaires Index TGdM
Édition interactive des Chants de Maldoror du comte de Lautréamont par Isidore Ducasse
sous la direction de Guy Laflèche, Université de Montréal
1.15 << Chant 2, strophe 12 (*) >> 2.12
Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
 



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      Écoutez les pensées de mon enfance, quand je me
réveillais, humains, à la verge rouge : « 
 (1) Je viens de
me réveiller; mais, ma pensée est encore engourdie.
Chaque matin, je ressens un poids dans la tête. Il
est rare que je trouve le repos dans la nuit; car, des
rêves affreux me tourmentent, quand je parviens à
m'endormir
 (2). Le jour, ma pensée se fatigue dans des
méditations bizarres, pendant que mes yeux errent
au hasard dans l'espace; et, la nuit, je ne peux pas
dormir. Quand faut-il alors que je dorme ? Cependant,
la nature a besoin de réclamer ses droits.
Comme je la dédaigne, elle rend ma figure pâle et
fait luire mes yeux avec la flamme aigre de la
fièvre. Au reste, je ne demanderais pas mieux que
de ne pas épuiser mon esprit à réfléchir continuellement;
mais, quand même je ne le voudrais pas,
mes sentiments consternés m'entraînent invinciblement
vers cette pente. Je me suis aperçu que les
autres enfants sont comme moi; mais, ils sont plus
pâles encore, et leurs sourcils sont froncés, comme
ceux des hommes, nos frères aînés. Ô Créateur de
l'univers, je ne manquerai pas, ce matin, de t'offrir
l'encens de ma prière enfantine. Quelquefois je
l'oublie, et j'ai remarqué que, ces jours-là, je me
sens plus heureux qu'à l'ordinaire; ma poitrine
s'épanouit, libre de toute contrainte, et je respire,
plus à l'aise, l'air embaumé des champs; tandis que,
lorsque j'accomplis le pénible devoir, ordonné par
mes parents, de t'adresser quotidiennement un cantique
de louanges, accompagné de l'ennui inséparable
que me cause sa laborieuse invention, alors,
je suis triste et irrité, le reste de la journée, parce
qu'il ne me semble pas logique et naturel de dire
ce que je ne pense pas, et je recherche le recul des
immenses solitudes. Si je leur demande l'explication
de cet état étrange de mon âme, elles ne me répondent
pas. Je voudrais t'aimer et t'adorer; mais,
tu es trop puissant, et il y a de la crainte, dans mes
hymnes. Si, par une seule manifestation de ta pensée,
tu peux détruire ou créer des mondes, mes
faibles prières ne te seront pas utiles; si, quand il
te plaît, tu envoies le choléra ravager les cités, ou la
mort emporter dans ses serres, sans aucune distinction,
les quatre âges de la vie, je ne veux pas me
lier avec un ami si redoutable. Non pas que la
haine conduise le fil de mes raisonnements; mais,
j'ai peur, au contraire, de ta propre haine, qui, par
un ordre capricieux, peut sortir de ton coeur et
devenir immense, comme l'envergure du condor des
Andes. Tes amusements équivoques ne sont pas à
ma portée, et j'en serais probablement la première
victime
 (3). Tu es le Tout- Puissant; je ne te conteste
pas ce titre, puisque, toi seul, as le droit de le
porter, et que tes désirs, aux conséquences funestes
ou heureuses, n'ont de terme que toi-même. Voilà
précisément pourquoi il me serait douloureux de
marcher à côté de ta cruelle tunique de saphir, non
pas comme ton esclave, mais pouvant l'être d'un
moment à l'autre. Il est vrai que, lorsque tu descends
en toi-même, pour scruter ta conduite souveraine,
si le fantôme d'une injustice passée, commise
envers cette malheureuse humanité, qui t'a toujours
obéi, comme ton ami le plus fidèle, dresse, devant
toi, les vertèbres immobiles d'une épine dorsale
vengeresse, ton oeil hagard laisse tomber la larme
épouvantée du remords tardif, et qu'alors, les cheveux
hérissés, tu crois, toi-même, prendre, sincèrement,
la résolution de suspendre, à jamais, aux
broussailles du néant, les jeux inconcevables de ton
imagination de tigre, qui serait burlesque, si elle
n'était pas lamentable; mais, je sais aussi que la
constance n'a pas fixé, dans tes os, comme une
moelle tenace, le harpon de sa demeure éternelle, et
que tu retombes assez souvent, toi et tes pensées,
recouvertes de la lèpre noire de l'erreur, dans le
lac funèbre des sombres malédictions. Je veux
croire que celles-ci sont inconscientes (quoiqu'elles
n'en renferment pas moins leur venin fatal), et que
le mal et le bien, unis ensemble, se répandent en
bonds impétueux de ta royale poitrine gangrenée,
comme le torrent du rocher, par le charme secret
d'une force aveugle; mais, rien ne m'en fournit la
preuve. J'ai vu, trop souvent, tes dents immondes
claquer de rage, et ton auguste face, recouverte de
la mousse des temps, rougir, comme un charbon
ardent, à cause de quelque futilité microscopique
que les hommes avaient commise, pour pouvoir
m'arrêter, plus longtemps, devant le poteau indicateur
de cette hypothèse bonasse. Chaque jour, les
mains jointes, j'élèverai vers toi les accents de mon
humble prière, puisqu'il le faut; mais, je t'en supplie,
que ta Providence ne pense pas à moi; laisse-
moi de côté, comme le vermisseau qui rampe sous
la terre. Sache que je préférerais me nourrir avidement
des plantes marines d'îles inconnues et sauvages,
que les vagues tropicales entraînent, au
milieu de ces parages, dans leur sein écumeux, que
de savoir que tu m'observes, et que tu portes, dans
ma conscience, ton scalpel qui ricane. Elle vient de
te révéler la totalité de mes pensées, et j'espère
que ta prudence applaudira facilement au bon sens
dont elles gardent l'ineffaçable empreinte. À part
ces réserves faites sur le genre de relations plus ou
moins intimes que je dois garder avec toi,
 (4) ma
bouche est prête, à n'importe quelle heure du jour,
à exhaler, comme un souffle artificiel, le flot de
mensonges que ta gloriole exige sévèrement de
chaque humain, dès que l'aurore s'élève, bleuâtre,
cherchant la lumière dans les replis de satin du
crépuscule, comme, moi, je recherche la bonté, excité
par l'amour du bien. Mes années ne sont pas nombreuses,
et, cependant, je sens déjà que la bonté
n'est qu'un assemblage de syllabes sonores; je ne
l'ai trouvée nulle part. Tu laisses trop percer ton
caractère; il faudrait le cacher avec plus d'adresse.
Au reste, peut-être que je me trompe et que tu fais
exprès; car, tu sais mieux qu'un autre comment tu
dois te conduire. Les hommes, eux, mettent leur
gloire à t'imiter; c'est pourquoi la bonté sainte ne
reconnaît pas son tabernacle dans leurs yeux farouches :
tel père, tel fils. Quoi qu'on doive penser
de ton intelligence, je n'en parle que comme un
critique impartial. Je ne demande pas mieux que
d'avoir été induit en erreur. Je ne désire pas te
montrer la haine que je te porte et que je couve
avec amour, comme une fille chérie; car, il vaut
mieux la cacher à tes yeux et prendre seulement,
devant toi, l'aspect d'un censeur sévère, chargé de
contrôler tes actes impurs. Tu cesseras ainsi tout
commerce actif avec elle, tu l'oublieras et tu détruiras
complètement cette punaise avide qui ronge ton
foie
 (5). Je préfère plutôt te faire entendre des paroles
de rêverie et de douceur... Oui, c'est toi qui as
créé le monde et tout ce qu'il renferme. Tu es parfait.
Aucune vertu ne te manque. Tu es très puissant,
chacun le sait. Que l'univers entier entonne,
à chaque heure du temps, ton cantique éternel ! Les
oiseaux te bénissent, en prenant leur essor dans
la campagne. Les étoiles t'appartiennent... Ainsi
soit-il ! ». Après ces commencements, étonnez-vous
de me trouver tel que je suis !
 (1).

1. Variantes

      Cf. la note de l'édition en 2.12.


2. Commentaires linguistiques

      Les analyses grammaticales se répartissent entre les éditions des deux versions, 1.15 et 2.12.


Notes

(*) On trouve ici le texte de la strophe 2.12 où les additions à la strophe originale du Chant premier, « 1.15 », sont marquées et commentées.

(1) Le Chant premier ne comprend aucune introduction ou mise en place des répliques; aucune strophe n'est marquée des guillemets.

      Au contraire, les strophes 1.12 et 1.13 comprennent exactement la « mise en scène » qu'on trouve ici, ajoutée à la troisième édition. Il suit que la première phrase et la dernière de la présente strophe, avec ses guillemets, ne faisaient pas partie du texte original.

(2) C'est à la strophe 5.3 que se développe la synthèse sur le cauchemar et le refus de dormir. L'addition est évidente, car elle fait double emploi avec la seconde proposition de la phrase suivante (« et, la nuit, je ne peux pas dormir »). Cela dit, le rapport entre les deux strophes est réciproque : Ducasse rédige la strophe 5.3 sur le souvenir de la strophe originale (« 1.15 »), pour en produire ensuite la seconde version, la strophe 2.12.

(3) Il est difficile de savoir si ce passage appartenait à la première version ou s'il s'agit d'une addition. D'un côté la haine fait partie de la dynamique originale (elle ferme la strophe) et l'envergure du condor des Andes n'est pas déplacée parmi les comparaisons du Chant premier; mais d'un autre côté, on passe facilement de l'ami redoutable à sa toute puissance (c'est le raccord qui pourrait indiquer l'addition), les adjectifs fortement qualificatifs (capricieux et équivoques) n'appartienent pas au style du Chant premier et le retournement de la haine, comme la possibilité d'en être victime, évoque discrètement le sort de l'adolescent de la strophe 3.5.

      Puisqu'on ne peut trancher, on laissera le passage à sa place dans la version originale de la strophe.

(4) Ce long développement sur la conscience est construit à partir de la pensée qui sera en place à la strophe 5.3. Mais on le voit également au style, aussi bien qu'à la syntaxe (dont la longue phrase de dix-huit lignes) et aux figures hermétiques, voire à l'autocitation rétrospective, le cas patent du « scalpel » du Créateur disséquant les broussailles de la conscience.

(5) Cette fois, l'addition est en quelque sorte, rétrospectivement, programmatique : dès le prochain chant, avec ses strophes vraiment sarcastiques sur l'immoralité du Créateur, Maldoror ou Lautréamont (lorsque ce ne sera pas Satan, comme en 3.5) joueront ce rôle de « censeur sévère ». — Ducasse est bien placé pour le savoir, maintenant que ces textes sont rédigés.

      À remarquer que l'expression renforcit celle du « critique impartial » sur laquelle se greffe l'addition.

4. Faurissonneries

      —— Allezyvoir !

Variantes Commentaires Notes Faurissonneries
Tables du début de la présente strophe